Mago-restauration
C’est un métier peu connu, peu répandu, exercé avec talent et passion par un tout petit nombre d’experts dans le monde : restaurateur de publicités de marabouts.
Pour en apprendre un peu plus sur ce métier d’art pas comme les autres, le Professeur MÉGABAMBOU a rencontré et interrogé Anne-Alizée CORPUSCULE de REDINGOTE dans son atelier de restauration, au coeur du XVIIIe arrondissement de Paris.
Vous pratiquez la profession de restauratrice de flyer. En quoi consiste-t-elle ?
La “mago-restauration” consiste à remettre en état les publicités de marabouts sur support papier, qui ont été abîmées par le temps, ou par des conditions de stockage inappropriées. Souvent, la pièce est dans un état dégradé avant même d’entrer dans une collection, car les conditions de distribution et de collecte ont été défavorables.
Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette discipline ?
Ce que j’aime avant tout, c’est le plaisir de redonner aux flyers leur lustre d’origine, de leur rendre leur dignité. Certains ont subi des traitements infamants : ils ont trainé par terre, sur le trottoir ou dans le caniveau, parfois pendant des jours et des nuits, sous les intempéries. Bien souvent, ils ont été piétinés par des passants indifférents. Certains ont même pu être oblitérés par des valideurs de RER. Parfois aussi, ils sont souillés de déjections canines. Comme vous le voyez, il peut y avoir beaucoup de travail pour qu’un flyer retrouve toute sa noblesse originelle. Mais lorsqu’on y parvient, c’est très gratifiant !
Quelles sont les étapes d’une restauration de flyer ?
Tout dépend de l’état de dégradation dans lequel se trouve la pièce qu’on nous apporte, de son ancienneté, de sa provenance. Si on se place dans le cas le plus défavorable, on suivra les étapes suivantes :
Tout d’abord, le défroissage, qui consiste à remettre le papier en deux dimensions et faire disparaître la moindre pliure. Pour cette étape, on travaille toujours avec des outils ancestraux : un fer chauffé au feu de bois, qu’on applique sur le flyer, à travers une pièce d’étoffe en triple épaisseur pour ne pas le brûler, bien sûr.
Puis vient l'étape de cellulo-suturation. Le flyer peut comporter des déchirures. Je parle ici uniquement de déchirures sans perte de matériau. Le travail à cette étape va uniquement consister à recoller entre eux les bords de la (ou des) déchirure(s), à l’aide d’un procédé qui préserve toutes les caractéristiques du papier d’origine, sans l’altérer. Quand c’est bien fait, il est pratiquement impossible de détecter la déchirure après réparation !
Ensuite, il se peut que des parties du papier soient manquantes : non seulement le prospectus a subi des déchirures, mais des parties du papier ont disparu. L’étape de rematérialisation est très délicate, et elle nécessite, au contraire des étapes précédentes, des technologies très avancées. Pour que la réparation soit invisible et pour ne pas dénaturer le support, on va prélever quelques fibres de cellulose dans le papier de la pièce et les mettre en culture pendant plusieurs semaines. Lorsqu’on a obtenu suffisamment de matériau, on l’insère dans l’emplacement manquant et on laisse à nouveau en culture jusqu’à ce que la cellulose neuve se soit raccordée avec l’originale de façon quasiment invisible. À ce stade, bien sûr, les zones de papier neuf sont en général bien plus claires que le papier d’origine, patiné par le temps et souillé par toutes sortes de produits suspects.
Mais justement, la phase suivante est celle qui consiste à rendre au papier sa couleur d’origine, phase dite de restitution colorique. Pour cela, il y a tout d’abord une étape d’analyse, afin d’identifier les agents responsables des taches et souillures. On ne travaillera pas de la même façon si on a affaire à de l’urine canine, humaine, de la sueur, de la gomme de pneu, ou bien du thé, du café, de la chicorée... Pour tout vous dire, c’est malheureusement plus souvent de l’urine que du thé : les statistiques montrent qu’un flyer de marabout a 1274 fois plus de chance d’être trouvé dans un caniveau que dans un salon de thé. Une fois que la ou les substances responsables de la souillure sont identifiées, on utilise le solvant le plus approprié pour les dissoudre et les évacuer, avant de procéder à une étape de séchage. On répète l’opération autant de fois que nécessaire, en fonction du nombre de substances détectées.
Ensuite vient l’opération dite de reconstruction littéraire. Car en effet, lorsque des portions de papier ont été reconstituées, il peut manquer des lettres dans le texte, voire des mots. On sort donc là de la réparation matérielle, pour entrer dans le champ de la reconstitution textuelle. Tout d’abord, il faut déterminer quels sont les lettres ou les mots manquants. Lorsqu’il ne s’agit que de quelques lettres, l’opération est assez simple. Mais quand il manque plusieurs mots, ça peut être plus compliqué. On recourt donc là encore aux nouvelles technologies. Il s’agit à l’origine de technologies développées pour l’analyse des manuscrits de Qumran (de la Mer Morte), et qui ont été adaptées dans le cadre de la mago-restauration. La pièce est numérisée et retranscrite en OCR (Optical Character Recognition). Ensuite, le logiciel soumet le texte incomplet à une intelligence artificielle dans le cloud qui, en lien avec une base de données mondiale de la littérature maraboutique, va proposer les mots ayant la plus forte probabilité de correspondre à ceux qui manquent. En combinant l’analyse lexicale et celle de métrique de la police de caractères, on arrive généralement à un taux de probabilité proche de 100%, ce qui est très satisfaisant, et nous permet de restaurer le texte d’origine en toute confiance. Car évidemment, il n’est pas question de faire preuve d’inventivité ou d’imagination et d’introduire dans le texte des mots ou des phrases totalement fantasmés, qui feraient perdre tout leur sens au rédactionnel, et trahiraient la pensée originale du marabout.
Vient alors la phase de reconstruction d’encrage, qui consiste à remettre physiquement les caractères sur le support papier. Pour cela, les techniques diffèrent selon la période de production du flyer. On va chercher à utiliser des techniques identiques à celles qui ont servi à la réalisation de la pièce. Si elle date de la fin du XXe ou du début XXIe, il nous suffit d’analyser l’encre pour nous permettre de retrouver une encre de même composition. Cette imprimante numérique de haute précision est capable de replacer les lettres et mots manquants, et même les portions de caractères manquantes, sans altérer l’encrage d’origine. S’il s’agit d’une pièce d’avant la fin du XXe siècle, il y a de fortes chances que celle-ci ait été imprimée en photocomposition, voire à partir de caractères en plomb. Ce sera forcément plus compliqué à restaurer. Nous allons chercher dans notre matériel des caractères identiques. Il peut arriver que nous ne trouvions pas exactement la même forme de caractères. Dans ce cas, nous nous tournons vers nos confrères, partout dans le monde, et grâce à ce réseau d’entraide magopinaciophile, on finit toujours par trouver ce qu’on cherche. Si le flyer est plus récent, le travail est évidemment plus simple. Pour les publicités tapées à la machine, nous utilisons toute une variété de machines et de rubans encreurs d’époque, qui permettent de restituer de façon extrêmement fidèle toutes les caractéristiques de l’impression d’origine. C’est une étape critique, car on n’a pas le droit à l’erreur, ni à plusieurs essais !
Lorsqu’on restaure un flyer, cherche-t-on à corriger les fautes d’orthographe ou de syntaxe ?
(Rires) Non, pas du tout, elles font partie intégrante de la pièce. On ne cherche aucunement à améliorer le contenu, selon des critères académiques qui appartiendraient à d’autres disciplines (littérature, grammaire, lexicographie...). Notre travail est uniquement de remettre la pièce dans son état d’origine, y compris avec ses “défauts” – que les collectionneurs magopinaciophiles considèrent souvent très favorablement, car ils donnent à la publicité tout son caractère, et font aussi sa rareté et sa valeur. Mais votre question est intéressante, car elle met en relief la difficulté du travail de restauration à l’identique de l’original. Prenons le cas d’une pièce dont une partie déchirée est manquante. Nous devons restaurer le texte manquant. Si nous connaissons un autre exemplaire complet du même prospectus, il est facile de faire la restauration à l’identique, en s’inspirant de l’exemplaire complet. Mais si la pièce à restaurer est la seule connue de ce modèle, comment savoir si les lettres ou mots manquants étaient à l’origine écrits correctement ou s’ils comportaient des fautes ? On ne souhaite pas que la restauration ajoute des fautes, mais on ne souhaite pas non plus que la restauration corrige des fautes. Pour limiter le risque d’erreur reconstitutive, on va souvent combiner plusieurs approches : une approche statistique d’abord (comment tel mot est-il le plus souvent écrit sur les modèles répertoriés ?), et une approche métrique ensuite : en analysant finement les dimensions des espaces manquants et des autres caractères sur la même ligne, on peut lancer des simulations numériques qui nous permettent de déterminer quelle était l’orthographe la plus probable du texte sur le flyer d’origine.
Qui sont vos clients ?
Je ne vous donnerai pas de noms, bien sûr, car la restauration de flyers, tout comme l’exercice du maraboutisme, suppose l’entière discrétion du praticien vis-à-vis de sa clientèle ! Tout ce que je peux dire, c’est que nous avons affaire en général à une clientèle très aisée. C’est vrai que la magopinaciophilie a plutôt la réputation d’être une discipline pour collectionneurs fauchés, parce qu’on peut la pratiquer sans aucune mise de fonds. Mais la restauration de flyers est en revanche très onéreuse, et n’est donc accessible qu’aux collectionneurs les plus aisés. C’est tout le paradoxe de la restauration de flyer : une pratique de luxe au coeur d’une discipline miséreuse.
Certains musées font également appel à mes services pour restaurer des flyers de grande valeur appartenant à leurs collections, mais il est vrai que les institutions publiques manquent souvent de budgets pour financer de telles opérations de restauration, à moins d'être soutenues par des mécènes du monde de l'entreprise.
Comment devient-on restaurateur de flyer ?
Il existe un très petit nombre d’écoles spécialisées dans le monde, qui délivrent un diplôme en cinq ans. Mais certaines écoles d’art proposent aussi une spécialisation en fin de cycle.
Que diriez-vous à un jeune souhaitant se lancer dans une carrière de magorestauration ?
Je lui dirais que c'est une voie très exigeante, mais pleine de satisfactions.
Propos recueillis par le Grand Professeur MÉGABAMBOU
Vous pouvez retrouver tous les flyers du reportage dans la Grande Galerie.